Introduction

Carole Blondel, Catherine Brissaud et Fanny Rinck

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Carole Blondel, Catherine Brissaud et Fanny Rinck, « Introduction », Langues et recherche [En ligne], mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : https://www.languesetrecherche.fr/126

Contexte de l’étude

Depuis les années 1990, différentes enquêtes internationales se sont donné pour objectif d’évaluer le niveau de littératie des adultes. Déterminer un niveau de littératie est extrêmement compliqué, la définition même de ce concept renvoyant à une hétérogénéité des compétences visées. Dans la définition de l’OCDE, « aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite, dans la vie courante en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités » (OCDE, 2000), qu’entend-on par le fait d’utiliser de l’information écrite ? La production écrite et la maitrise de l’orthographe en font-elles partie, dans une société de l’écrit numérique où ce sont des compétences attendues et discriminantes ? La polyvalence du concept est soulignée par Jaffré (2004 : 31), qui, au terme de son tour d’horizon de différentes définitions, désigne par littératie « l’ensemble des activités humaines qui impliquent l’usage de l’écriture, en réception et en production ». Pourtant, dans les enquêtes internationales, les protocoles ne permettent pas d’évaluer la capacité d’écriture et les compétences orthographiques ne sont jamais sollicitées (Jeantheau, 2015).

Par ailleurs, les protocoles des dernières enquêtes internationales sur la littératie auxquelles la France a participé (IALS1, PIAAC2) et qui la font apparaitre en bas de classement, ont été largement remis en question (Bastyns, 2012 ; Besse et al., 2009 ; Guérin-Pace, 2009). Par exemple, les premiers résultats d’IALS médiatisés pour la France (avant qu’elle ne se retire de l’enquête) avançaient que « trois français sur quatre se situeraient à un niveau tout juste suffisant pour obtenir un emploi semi-qualifié » (Bastyns, 2012 : 26) et que 40 % des français seraient en situation d’illettrisme. Ces résultats peu plausibles remettent en cause la méthodologie utilisée (échantillonnage, conditions de passation des tests, etc.) (Bastyns, 2012) ainsi que la pertinence du test pour l’évaluation des faibles niveaux de compétence. Besse et Guérin-Pace (2009) soulignent en effet le risque de biais important lié à l’utilisation d’un outil d’évaluation unique qui ne prenne pas en compte les compétences individuelles, de manière différenciée. Dans IALS, près de la moitié de la population enquêtée se trouve dans les deux niveaux les plus faibles et très peu dans les niveaux les plus élevés : « en dehors des erreurs de mesure, ceci signifie qu’un grand nombre de personnes très différentes sont regroupées dans ces niveaux les plus bas, et la mesure ainsi constituée apporte peu sur la connaissance des bas niveaux de compétence. » (Besse et Guérin-Pace, 2009 : 18). Bien que très controversée, l’enquête IALS a ainsi permis de prendre conscience en France de certaines faiblesses dans le domaine de l’évaluation des adultes, notamment en matière de méthodologie (Besse et Guérin-Pace, 2002 : 18).

Pour limiter les biais liés à ce type d’étude et ne pas reproduire une comparabilité inégale entre les pays, la France a donc décidé de concevoir sa propre mesure du niveau de littératie de la population. L’enquête sur les usages de l’Information dans la Vie Quotidienne (IVQ) a ainsi été conçue pour mesurer la capacité de la population adulte (âgée de 16 à 65 ans et résidant en France métropolitaine) à communiquer dans les domaines fondamentaux de l’écrit : savoir déchiffrer, savoir écrire, comprendre ce qui est lu, savoir compter. Les tests, dont l’objectif est à la fois quantitatif et qualitatif, doivent permettre d’évaluer le niveau de compétence des Français dans chaque domaine de l’écrit, d’établir une typologie des différentes formes de compétences et de déterminer la proportion d’adultes qui se trouvent en difficulté avec l’écrit dans leur vie quotidienne.

L’enquête IVQ débute par un module d’orientation dont les exercices sont axés sur les compétences en lecture, en compréhension orale et en numératie. Ce premier module permet d’orienter l’enquêté vers un parcours différencié : en fonction de son taux de réussite, il est dirigé soit vers des exercices complexes (module « haut »), soit vers des exercices simples (module « bas »). Le module bas est une originalité de cette enquête puisqu’il teste spécifiquement les compétences d’un public repéré pour ses faibles compétences dans le domaine de l’écrit. Il propose notamment d’évaluer les capacités d’écriture par l’intermédiaire d’une épreuve inédite de dictée. Si la dictée est un exercice scolaire courant, dans l’enseignement primaire notamment, cette pratique d’évaluation reste très rare lorsque l’on cherche à évaluer des adultes (Jeantheau, 2015). Le choix de cet exercice peut être discutable (connotation scolaire et sociale forte, phénomènes linguistiques restreints), malgré les précautions prises par l’INSEE (l’exercice n’a pas été présenté comme une dictée mais comme une liste de courses à établir à l’attention d’un livreur) ; il présente néanmoins l’avantage de pouvoir rendre comparables les productions (avec une relative facilité de codage des réponses) et d’approcher la compétence orthographique d’adultes.

L’épreuve de production écrite : présentation de la dictée IVQ

La dictée proposée dans l’enquête IVQ a été conçue par l’équipe du PsyEf (université Lyon 2) : il s’agit d’une liste de courses3 que les enquêtés4 ont écrite sous la dictée, de manière manuscrite. Elle se compose de mots choisis pour rendre compte des connaissances lexicales, avec des mots courants (ex. tomate, cerise) et des mots rares (ex. solennel, pays). Certains mots comportent des difficultés particulières comme des lettres muettes internes ou finales (ex. rhume, épicerie). Deux accords en nombre permettent également d’évaluer les compétences en morphosyntaxe avec le marquage du pluriel nominal (fromages) et du pluriel verbal (sentent) dans le contexte d’un syntagme nominal incluant une proposition relative (trois fromages qui ne sentent pas fort). Des pseudo-mots ont été ajoutés et présentés comme des noms de marques (ex. anti-rhume « micatol ») ou comme un nom propre pour l’auteur d’un roman (Joc Pévanor). Ils permettent de tester les compétences phonographiques des enquêtés, c’est-à-dire leur capacité à rendre compte de la chaine sonore par les choix effectués à l’écrit, la transcription de ce qu’on entend demandant d’opérer une sélection parmi les correspondances phonie-graphie plausibles en français (ex. micatol, mikatol, mycathole, etc.).

Voici un exemple de dictée produite par un enquêté du module bas interrogé en 2011 :

Figure 1. Exemple de dictée produite par un enquêté du module bas

Figure 1. Exemple de dictée produite par un enquêté du module bas

Dans IVQ 2011, 13763 personnes ont été interrogées à l’échelle nationale. Parmi elles, 16 % ont été dirigées vers le module bas et ont passé l’épreuve de production écrite, ce qui nous permet de disposer d’un corpus de plus de 2000 dictées. Dans la région Rhône-Alpes, 822 personnes ont été interrogées en 2011, et parmi elles 108 personnes ont été dirigées vers le module bas.

L’analyse de la dictée réalisée par les 108 Rhônalpins qui ont passé le module bas5 doit nous permettre de rendre compte des connaissances en orthographe lexicale et en morphologie des personnes repérées dans l’enquête comme étant en potentielle difficulté avec l’écrit. L’enjeu est notamment de déterminer plus finement leur connaissance du principe phonographique du système d’écriture du français en analysant les choix opérés pour transcrire les pseudo-mots. Cependant, si ce corpus permet d’identifier des différences au niveau des compétences orthographiques des personnes repérées en difficulté dans l’enquête, il ne permet pas de comparer leurs productions avec celles des personnes qui n’ont pas été repérées en difficulté en réception (en lecture et en compréhension). Or, être moins bon que les autres dans l’une de ces deux compétences signifie-t-il nécessairement ne pas maitriser l’orthographe ? Et passer avec succès les deux premières épreuves est-il une garantie de maitrise de l’orthographe ? Nous verrons que certains enquêtés dirigés vers le module bas obtiennent de très bons résultats à la dictée. La frontière entre « avoir des difficultés » et « ne pas avoir de difficultés » dans les domaines fondamentaux de l’écrit s’avère difficile à établir. Peut-on en effet qualifier une personne comme étant en difficulté dans les domaines fondamentaux de l’écrit alors qu’elle ne fait aucune erreur dans la dictée ?

Pour répondre à ces questions, une enquête complémentaire à IVQ 2011 a été réalisée en 2014 auprès d’enquêtés qui n’avaient pas été repérés en difficulté en 2011. L’objectif de cette nouvelle enquête, dont nous rendons compte ici, est de disposer d’informations sur l’écrit de personnes ordinaires : sur leurs compétences orthographiques, sur leurs usages et leurs représentations de l’écrit, afin d’éclairer les capacités d’écriture des personnes en difficulté révélées par l’enquête IVQ. Dans cet article, nous différencions les deux corpus en appelant les enquêtés ayant passé le module bas en 2011, enquêtés « bas » et ceux qui ont participé à l’enquête complémentaire en 2014, enquêtés « haut ».

Après avoir présenté les conditions et la méthodologie de l’enquête complémentaire, nous analyserons les productions écrites recueillies dans cette enquête, en lien avec celles d’IVQ. Nous dresserons ensuite un portrait des connaissances orthographiques, des pratiques d’écriture et du rapport à l’orthographe de la population rhônalpine ordinaire, à partir des données obtenues dans l’enquête complémentaire de 2014. En conclusion, la réflexion sera orientée sur la pertinence des items choisis dans cette enquête pour rendre compte de difficultés à l’écrit.

Le projet « Compétences orthographiques des adultes et contextes sociaux d’usage » : une enquête complémentaire à IVQ 2011

Le projet « Compétences orthographiques des adultes et contextes sociaux d’usage » mené dans la région Rhône-Alpes, financé par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), a pour objectif de mieux interpréter les résultats de la dictée produite par les enquêtés repérés en difficulté avec l’écrit (IVQ 2011) et d’évaluer leur particularité en production écrite. Le projet consiste à faire passer cette même dictée aux enquêtés de 2011 qui, suite au module d’orientation d’IVQ 2011, n’avaient pas été considérés en difficulté avec l’écrit et avaient été dirigés vers le module haut (qui ne contient pas d’épreuve de production écrite). Les résultats des deux populations à l’exercice de dictée pourront ainsi être comparés.

Cette post-enquête représente également une opportunité de tester ces personnes sur d’autres difficultés orthographiques que celles de la dictée de l’INSEE et de cerner leurs pratiques d’écriture et leurs représentations de l’orthographe, l’objectif étant de mieux évaluer la particularité des personnes en difficulté en comparant le résultat des deux populations.

Le protocole, conçu au sein du laboratoire LIDILEM à Grenoble et du laboratoire DYSOLA à Rouen6 est constitué de la dictée IVQ à laquelle une trentaine de mots a été ajoutée (rayon « bricolage »)7, et d’un entretien semi-directif qui traite des pratiques d’écriture à la maison et au travail, ainsi que des souvenirs d’apprentissage des personnes interrogées et de leurs représentations de l’orthographe.

Méthode

Afin que nous puissions réaliser l’enquête, l’INSEE nous a fourni les fiches adresses des 311 enquêtés rhônalpins qui avaient donné leur accord en 2011 pour être réinterrogés (adresse du foyer en 2011, nom et année de naissance) : nous en avons retenu 250 sur la base du critère géographique8. Au bout du compte, 87 personnes ont pu être interrogées dans 42 communes des 8 départements de la région Rhône‑Alpes.

1 IALS : « International Adult Literacy Survey », vingt pays dont la France entre 1994 et 1998.

2 PIAAC : « Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes », vingt-trois pays dont la France entre 2008 et 2013.

3 Dictée complète : (Rayon) Pharmacie : anti-rhume Micatol ou Sirape – alcool à 90° Duxe – (Rayon) Épicerie : tomate(s) de pays – cerise(s) –

4 Nous utilisons le terme « enquêté(s) » sans distinction de genre, cet élément n’ayant pas été exploité dans les résultats.

5 Cette analyse a été entreprise par Carole Blondel grâce à une allocation de recherche financée par l’ARC 8 de la Région Rhône Alpes.

6 Le laboratoire DYSOLA a bénéficié d’un financement de la région Haute-Normandie pour mener cette enquête en Haute-Normandie.

7 (Rayon) Bricolage : deux produits parfumés qui dégraissent bien – quatre paquets de vis plates – un ciseau à bois normal – une boite d’allumettes –

8 Trois ans après l’enquête réalisée par l’INSEE, cette post-enquête a été particulièrement difficile à mettre en œuvre. Sur les 250 adresses de

1 IALS : « International Adult Literacy Survey », vingt pays dont la France entre 1994 et 1998.

2 PIAAC : « Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes », vingt-trois pays dont la France entre 2008 et 2013.

3 Dictée complète : (Rayon) Pharmacie : anti-rhume Micatol ou Sirape – alcool à 90° Duxe – (Rayon) Épicerie : tomate(s) de pays – cerise(s) – confiture(s) – sel – trois fromages qui ne sentent pas fort – (Rayon) Librairie : le fiancé solennel de Joc Pévanor.

4 Nous utilisons le terme « enquêté(s) » sans distinction de genre, cet élément n’ayant pas été exploité dans les résultats.

5 Cette analyse a été entreprise par Carole Blondel grâce à une allocation de recherche financée par l’ARC 8 de la Région Rhône Alpes.

6 Le laboratoire DYSOLA a bénéficié d’un financement de la région Haute-Normandie pour mener cette enquête en Haute-Normandie.

7 (Rayon) Bricolage : deux produits parfumés qui dégraissent bien – quatre paquets de vis plates – un ciseau à bois normal – une boite d’allumettes – une pince pour arracher les clous – un pot de peinture – quelques mètres de tuyau d’arrosage.

8 Trois ans après l’enquête réalisée par l’INSEE, cette post-enquête a été particulièrement difficile à mettre en œuvre. Sur les 250 adresses de départ, nous avons retrouvé 184 personnes dans 42 communes des 8 départements de la région Rhône-Alpes, les 66 autres ayant déménagé (les pertes sont très sensibles dans les grandes agglomérations). 53 personnes présentes à leur domicile ont refusé de participer à cette extension de l’enquête IVQ ; 44 personnes n’ont jamais été trouvées lors des trois déplacements à leur domicile. Dans certains cas, la frontière entre l’absentéisme et le refus de participer à l’enquête était très mince.

Figure 1. Exemple de dictée produite par un enquêté du module bas

Figure 1. Exemple de dictée produite par un enquêté du module bas

Carole Blondel

Université Grenoble Alpes, LIDILEM, F-38000 Grenoble, France

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Catherine Brissaud

Université Grenoble Alpes, LIDILEM, F-38000 Grenoble, France

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Fanny Rinck

Université Grenoble Alpes, LIDILEM, F-38000 Grenoble, France

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